Réagir 30/01/2012  |  18:24
Marcel Rufo : "Plaidoyer pour la culture générale"

Psycho

Marcel Rufo : "Plaidoyer pour la culture générale"

En 2013, Richard Descoing, directeur de Sciences-Po, va supprimer l'épreuve de culture générale pour l'examen d'entrée en première année. Pour Marcel Rufo, "on élimine aujourd'hui la possibilité d'émergence d'un Albert Camus issu de la banlieue."

Sous prétexte que l'épreuve de culture générale condamnait les élèves issus de milieu modeste, Richard Descoings, le directeur de Sciences-Po,  a décidé de la supprimer. Cela pose question et fait ressurgir dans mon esprit le personnage de monsieur Germain, l'instituteur d'Albert Camus, qui se souvenait de « voir briller dans les yeux de son élève le plaisir des découvertes qu'il lui apportait ».

On sait le milieu d'origine du grand écrivain, élevé par une mère veuve, en difficulté sociale et inculte, et la ressource qu'a représentée l'instituteur comme passeur de culture pour son « cher petit Albert ».

Il est vrai que la sélection n'a plus bonne presse et qu'il est loin le temps du concours d'entrée au collège et du faible pourcentage de réussite au bac. On ne peut que se réjouir de la prolongation de la scolarité jusqu'à 16 ans, et même au-delà, pour l'obtention d'un diplôme ou d'une qualification professionnelle.

Cette progression de la connaissance générale doit-elle s'accompagner de la disparition des concours et des classements permettant de repérer les meilleurs élèves ? Il faut repenser les modes de sélection. On peut admettre l'argument selon lequel « il est difficile d'être cultivé à 17 ans ». Mais la mesure prise par le directeur de Sciences-Po est une mauvaise réponse : la suppression de l'épreuve de culture générale va mécaniquement majorer le poids de l'épreuve de langue étrangère qui, elle, est maintenue.

Or, cela sera encore plus injuste : qui peut bénéficier de séjours linguistiques dans les milieux défavorisés ? Évaluons plutôt, dans une épreuve de grand oral initial, la façon des jeunes gens de comprendre, de réfléchir et de répondre à une question posée.

Pourquoi ne pas instaurer, dès la sixième, des groupes de réflexion philosophique, matière socle de la culture générale, où les élèves pourraient, sous les auspices de Descartes, exercer leur spontanéité de pensée, le professeur défrichant avec eux les grandes questions et les ouvrages qu'ils aborderaient plus tard au lycée ? Utopique ?

Il est plus facile de procéder de cette façon que de s'engager d'emblée dans une démarche conceptuelle. J'ai récemment été témoin d'une telle approche pédagogique au sein d'un collège adepte de la pédagogie Freinet (du nom d'un instituteur favorisant, notamment, l'expression libre des enfants).

Si l'on pense que la culture générale est inaccessible à certains milieux, on finira par conclure que, dans les "quartiers", personne ne peut s'intéresser aux poètes antiques, vibrer au théâtre classique, se passionner pour l'histoire. À force de banaliser, de toujours vouloir uniformiser, on élimine aujourd'hui la possibilité d'émergence d'un Albert Camus issu de la banlieue.

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