Réagir 31/01/2012  |  11:35
Chronologie : 1 700 ans de relations tumultueuses entre l'Église et l'État Photo © AKG-Images/ Tristan Lafranchis

Notre histoire

Chronologie : 1 700 ans de relations tumultueuses entre l'Église et l'État

Durant les trois premiers siècles, les chrétiens sont à l'écart de toute vie politique. Ce n'est qu'à partir de 312 que l’Église se tient aux côtés du pouvoir. Grâce à cette frise chronologique, découvrez 16 grandes dates dans l'Histoire sur les relations entre l’Église et l’État.

Photo : Baptême de Constantin Ier, empereur romain de Byzance, par le pape Sylvestre Ier, vers 330.

Image 1er siècle les relations entre l'Eglise et l'Etat

Les chrétiens à l’écart du pouvoir
"Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu", préconise Jésus à ses disciples ( Mt 22, 21). Paul ajoute : "Il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu si bien que celui qui résiste à l'autorité se rebelle contre l'ordre établi par Dieu." ( Rom. 13, 1) . Ignorés, parfois persécutés, les chrétiens, suivant ces préceptes, sont demeurés durant trois cent ans à l’écart de toute vie politique. Ils refusent, en effet, de se prosterner devant les statues des empereurs déifiés. Cependant, ils ne rejettent pas le pouvoir en place.

Image 312 relations église et état

L'Église aux côtés des empereurs
Le puissant empereur Constantin, bouleversé par ses rêves, décide de se convertir au christianisme. C’est une décision personnelle. Pourtant, elle va transformer pour des siècles, les rapports de l’Église avec le pouvoir temporel. Encore très minoritaires en ce début du IVe siècle, les chrétiens font montre d’un fort dynamisme partout, dans l’immense empire romain.

Désormais, l’Église, favorisée par Constantin et ses successeurs, voit grandir son influence. Les clercs participent à l’administration de l’Empire. "A cette époque, rappelle Pierre Maraval, professeur émérite d’histoire des religions à Paris IV-Sorbonne. Il est inimaginable de séparer le politique du religieux." L’empereur, "grand pontife" de la religion païenne traditionnelle, devient une sorte « d’évêque des évêques". "Il ne s’agit que d’un sacerdoce symbolique lié à celui qui gouverne "à l’image du Christ" ", nuance l’historien.

Dans les faits, l’empereur cherche surtout à maintenir l’ordre public. Il souhaite que l’Église soit un modèle de concorde et d’unité pour l’Empire "mais évite de se mêler de doctrine" précise-t-il. D’ailleurs, lorsque Constantin ou ses héritiers, interviennent dans les querelles théologiques, lors des conciles, c’est à la demande pressante des évêques eux-mêmes.

Image 494 relations église et état

 Le spirituel l’emporte sur le temporel
Le pape Gélase Ier écrit à l’empereur d’Orient Anastase Ier : "Vous savez en effet, Fils très clément, que, bien que vous régniez sur le genre humain, vous courbez avec dévotion la tête devant ceux qui président aux choses divines, et que vous attendez d'eux les moyens de votre salut". Gélase justifie pour la première fois la primauté du pouvoir spirituel sur le temporel : il explique que le clergé a en effet la responsabilité supérieure du salut des âmes.

"Toute l’histoire de France témoigne du rapport de force qui se noue à ce moment-là avec l’Église. Les souverains, dès qu’ils sont puissants, tentent de contourner cette revendication de Rome", raconte Jean-Luc Pouthier, professeur à l’Institut Catholique de Paris.

Image 498 relations église et état

La conversion politique de Clovis
Au Ve siècle, l’empire d’Occident s’effondre. En Gaule, Clovis, roi des Francs se montre particulièrement astucieux : "Sa conversion et celle de son armée, en 498, est un acte politique majeur, estime Pierre Maraval. Contrairement aux autres rois barbares, il choisit le catholicisme qui est déjà la religion des Gallo-romains qu’il a conquis et non l’arianisme, une branche chrétienne dissidente." Cette attitude lui permet de s’intégrer sur son nouveau territoire et de s’appuyer sur un réseau efficace de notables, autour des évêques qui remplacent souvent les administrateurs de l’empire défunt.

Image 800 relations église et état

La papauté veut s’imposer
Exemple révélateur des tensions entre Rome et les souverains : le pape Léon III, menacé de partout, appelle à son secours Charlemagne. Le puissant roi des Francs devient alors le protecteur de la chrétienté et rêve de ressusciter l’Empire d’Occident. Mais à la Noël de l’an 800, lors de son sacre à Rome, Léon III, habilement, place la couronne sur la tête du futur empereur avant que celui-ci ne soit acclamé par son peuple, selon la coutume.

Charlemagne est furieux mais contraint d’accepter ce renversement symbolique : désormais, c’est le Pape qui sacre les empereurs européens… jusqu’en 1804, lorsque Napoléon Ier arrache la couronne des mains de Pie VII !

Image 1303 relations église et état

Les rois de France dominent Rome
Une délégation du roi de France humilie le pape Boniface VIII qui veut excommunier Philippe IV le Bel. Contrairement à la légende, l’envoyé du roi n’a sans doute pas giflé le Pape. Mais cet " attentat d’Agnani", du nom de la ville italienne où il s’est produit, inaugure une période où les Papes passent sous la tutelle du roi de France qui les oblige à séjourner en Avignon de 1309 à 1418.

Image 1438 relations église et état

Naissance du gallicanisme
"Une réflexion s’engage chez les clercs, les intellectuels, après l’attentat d’Agnani, sur la liberté de l’église gallicane", commente Nicole Lemaître, professeur émérite d’histoire comparée des religions à l’Université Paris I-Sorbonne. Elle aboutira indirectement, un siècle plus tard, le 7 juillet 1438, à la promulgation d’une ordonnance appelée la " pragmatique sanction de Bourges." du roi Charles VII, à l’issue d’une réunion avec le haut-clergé français, dans cette cité.

L’Église de France noue une sorte d’alliance avec le souverain, son protecteur. "En substance, poursuit la spécialiste, le roi affirme qu’il est maître en son royaume et que le Pape ne peut que sanctionner ses décisions."

Image 1516 relations église et état

Le « compromis »de Bologne
Sous François Ier, le concordat de Bologne confirme le pouvoir du roi de France de nommer les évêques et interdit leur élection par les chanoines. En guise de compromis, le texte réaffirme l’autorité spirituelle du Pape qui doit, a posteriori, leur donner l’investiture canonique.

Image 1593 relations église et état

Conversion d’Henri IV au catholicisme
Pour être reconnu comme héritier légitime du royaume, Henri IV doit renoncer à la foi protestante. "La Couronne de France valait bien la peine d’entendre une messe" selon l’écrivain Gabriel Naudé (1639). De ce fait, et dans la continuité des rois Valois, il réussit à maintenir "une distance politique à vis de l’Église qui explique en partie pourquoi la France ne bascule pas largement dans le protestantisme" suggère Nicole Lemaître. Le roi va en effet pouvoir se situer au-dessus de deux partis religieux inconciliables.

Image 1598 relations église et état

Tous sujets quelque soit leur religion
En signant l’Édit de Nantes, Henri IV affirme haut et fort que le roi protège les protestants comme catholiques qui, tous, lui doivent obéissance. C’est un tournant dans les mentalités, puisque le sujet est pour la première fois distingué du croyant. Mais c’est aussi une affirmation du pouvoir absolu du monarque que Louis XIV va porter à son paroxysme, dictant la politique religieuse du royaume.

Image 18e siècle relations église et état

Vers la liberté de conscience
"Paradoxalement, la définition de Gélase, au Ve siècle, en séparant temporel et spirituel, a ouvert la porte à la sécularisation de la société entière", remarque Jean-Luc Pouthier. "Du XVIe au XVIIIe siècle, l’idée se répand que la religion est une question de conscience individuelle et que l’État ne doit pas intervenir» confirme Nicole Lemaître. Malgré  la révocation de l’ Édit de Nantes en 1685, cette évolution se poursuit, annonçant le combat des philosophes des Lumières pour la tolérance religieuse et la séparation des pouvoirs.

L’affaire Calas, (1761-1765) du nom d’un protestant torturé et condamné à tort pour meurtre, et celle du Chevalier de La Barre (condamné à mort en 1766 pour des gestes d’impiété), font scandale dans l’opinion signe qu’il n’est plus admissible de poursuivre quelqu’un pour ses opinions religieuses.

Image 1793 relations église et état

Couper la tête du roi pour désacraliser l’État  
La Révolution accélère le processus en substituant brutalement la souveraineté populaire au règne de droit divin. Voilà pourquoi, selon l’historien américain Michael Walzer, l’exécution de Louis XVI est apparue comme inexorable aux yeux des révolutionnaires: il leur fallait couper le lien avec celui qui incarnait une institution politique et sacrée, inviolable car tenue de Dieu.

Pour la même raison, ce régicide a profondément choqué l’opinion catholique, déjà troublée par l’obligation faite aux prêtres de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Celle-ci soumettait l’organisation de l’Église gallicane à l’autorité civile et fut rejetée par Pie VI.

Image 1814 relations église et état

Les droits de Dieu avant les droits de l’homme !  
La Restauration de la monarchie entre 1814 et 1830 n’est qu’une parenthèse. "Jusqu’au XXe siècle, les catholiques vont se positionner à chaque changement de régime, en fonction de leur lecture de la Révolution qui fut sacrilège et violente à leur encontre", précise Christian Sorrel, professeur d’histoire contemporaine à l’université Lyon II.

La majorité est donc hostile à la République. Les « ultramontains » voient même dans le Pape (qui règne de l’autre côté des montagnes), un substitut stable du roi. Ils sont encouragés par les papes successifs, en particulier Pie IX dont le Syllabus (catalogue des erreurs) semble consacrer en 1864 le divorce entre catholicisme et modernité intellectuelle ou politique, et condamne "les erreurs modernes et l’indifférence à l’égard du catholicisme."

Image 1830 relation église et état

Émergence des catholiques libéraux
"Néanmoins, reprend Christian Sorrel, tout au long du XIX e siècle, des groupes de chrétiens s’interrogent sur leur vision de l’homme et le rôle de Dieu dans ces événements politiques. Ils pensent qu’il faut accepter la société moderne, aller vers elle."

Entre 1830 et 1860, des catholiques libéraux comme le comte Charles de Montalembert, le dominicain Henri-Dominique Lacordaire ou l’abbé Félicité de Lamennais, plaident pour la liberté de conscience, une séparation de l’Église et de l’État et l’extension des libertés démocratiques. Un professeur de littérature, Frédéric Ozanam, se préoccupe de l’aide aux démunis et pose, en 1833, les fondements de ce qu’on appellera, le catholicisme social.

Image 1852 relation église et état

Réconciliation Église-État sous le IIe Empire
L’Église de France se rapproche ensuite largement du Second Empire qui lui est favorable et prétend apporter ordre et contrôle au pays. "Mais l’insurrection de la Commune, en 1871, puis la IIIe République vont crisper à nouveau les positions", constate Christian Sorrel.

Les catholiques redoutent une nouvelle révolution et se réfugient dans le vote conservateur. Leurs adversaires politiques restent très méfiants sur leur sincérité démocratique, même après le ralliement de Léon XIII à la République en 1891. Entre 1880 et 1904, le gouvernement s’acharne contre les congrégations religieuses qui sont soumises à autorisation, interdites d’enseigner et finalement, expulsées. Les relations diplomatiques avec le Vatican sont même rompues en 1904.

Image 1905 relation église et état

La loi sépare les Églises et l’État
C’est dans ce contexte très anti-clérical, qu’intervient la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Ce texte apparaît finalement comme un compromis, "une séparation loyale et complète" selon le député socialiste Aristide Briand, rapporteur de la commission parlementaire, pour, enfin, apaiser le conflit.

Article 1er : "La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes [...] Article 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte [...] » Les Églises deviennent alors des associations de droit privé. L’État, qui garantit la liberté de conscience, n’intervient plus dans la rémunération du clergé. Il faudra cependant attendre l’entre-deux-guerres pour que s’amorce, chez l’ensemble des catholiques un "second ralliement" vers la République et que la laïcité devienne une donnée évidente de la vie politique pour tous les citoyens français.

Image 1920 relation église et état

1920 Les relations s'apaisent

La loi de 1905 sur la séparation de l'Église et de l'État enlève aux anticléricaux leur fonds de commerce.  Et " les évêques commencent à distinguer une laïcité acceptable du laïcisme malfaisant, même s'ils ne le reconnaissent officiellement qu’en 1945 ", note l'historien Christian Sorrel. Le rapprochement est facilité par la condamnation par Pie XI, en 1926, du mouvement royaliste de l’Action française, soutenu par des notables catholiques et des évêques.

" Les leaders conservateurs regardent avec suspicion la démocratie chrétienne qui se cherche dans le Parti démocrate populaire (PDP) des années 1930, décrit Christian Sorrel. L’action civique, plus noble, est opposée à l’action politique, dévaluée, même si tout catholique doit voter pour le bon candidat. C’est par l’engagement social que l’Action catholique doit forger, à nouveau, une France chrétienne chez les ouvriers, paysans, étudiants. "

Image 1939 relation église et état

1939 Un épiscopat vichyste, des catholiques résistants

Les idées chrétiennes s’expriment donc au travers des œuvres envers les pauvres et des mouvements de jeunes ouvriers ou paysans. Pendant la guerre cependant, ceux-ci vont être rattrapés par la politique. Ils vont fournir des contingents de résistants, au nom des valeurs chrétiennes, d’une conception de l’homme qui s’oppose au nazisme. Mais en 1940, l’Eglise de France ne condamne pas Vichy…

La plupart des évêques se retrouvent en effet dans l’anti-communisme, le rejet de la IIIe  République et les valeurs que prône le régime du Maréchal Pétain : "Ces mots sont les nôtres" estime ainsi, en 1940, le cardinal Gerlier à propos de la devise du régime "Travail, famille, patrie". On retrouve donc pendant la guerre cette tension entre la position de groupes de laïcs modernistes qui frôlent la rupture et la hiérarchie plus conservatrice, effrayée par l’idée même de dissidence.

Image 1945 relation église et état

1945 Un grand parti démocrate chrétien

À la Libération, plupart des catholiques résistants rejoignent le MRP (Mouvement républicain populaire), qui participe à toutes les majorités de gouvernement sous la IV République (150 députés en 1945). Il compte de nombreuses personnalités, dont l'Abbé Pierre (de 1945 à 1951). Mais aussi Georges Bidault, Robert Schuman ou Pierre Pflimlin.

Image 1958 relation église et état

1958 Le vote catholique se diversifie

Le MRP s’est épuisé dans les crises de la IVe  République et le gaullisme est défavorable à un parti centriste. La Ve République (1958) et l'élection du président de la République au suffrage universel (1962) encouragent la bipolarisation de la vie politique. Le vote catholique s’efface avec la baisse de la pratique et se diversifie : "Si le vote à droite – une droite modérée – reste majoritaire chez les catholiques déclarés, une partie d’entre eux optent pour la gauche", précise Christian Sorrel.

Certains, membres de la Mission ouvrière, adhèrent au Parti communiste. Beaucoup s'imposent dans le PSU (Parti socialiste unifié)  puis dans le PS, lors des Assises du socialisme, en 1974, au sein de la Deuxième gauche chère à Michel Rocard. Ces croyants militent pour " changer la vie ". Ils occupent des postes clés dans les partis, les ministères, comme Jacques Delors ou Pascal Lamy.

Image 1968 relation église et état

1968 Respect critique du politique

" Dieu n’est pas conservateur ! ", ose lancer le cardinal-archevêque de Paris, François Marty en Mai 68, formule qui lui attira bien des foudres. Il n'empêche. Dans le climat agité de l’après Mai-1968, l’épiscopat a pris acte de ce pluralisme avec le rapport présenté par Mgr  Matagrin, à l’assemblée plénière de Lourdes en 1972. Il affirme, à la fois, sa volonté de " respecter l’autonomie de la société politique " et sa"  compétence pour rappeler la lumière de l’Évangile sur toutes les réalités humaines ".

En conséquence, les évêques ne donnent plus de consigne de vote pour le « bon » candidat, mais invitent toujours les croyants à réfléchir aux implications de leurs choix politiques. Ils prennent position dans les débats de société, par des textes rappelant leurs valeurs (Textes des évêques de France) , ainsi que sur les liens unissant l'Eglise à la République, comme dans la Déclaration des évêques de France sur la séparation de l'Église et de l'État du 15 juin 2005.

A Lire
Constantin le grand , par Pierre Maraval, éd. Tallandier, 400p., 23,90 €.
Histoire du christianisme, collectif dirigé par Alain Corbin, éd. Seuil, 468p., 21 €.
Dieu est un homme politique  par Jean-Luc Pouthier, éd. Bayard, 93p. 13 €.
La République contre les congrégations. Histoire d'une passion française (1899-1914) , par Christian Sorrel, éd.du Cerf, 265 p.25, 50 €.

Pour aller plus loin

Sur la séparation de l'Église et de l'État
Le site de l'Assemblée nationale, très complet avec des photos d'époque.
France-Allemagne: églises et société, du Concile Vatican II à nos jours, Ed. Beauchesne, 15 €. Collectif. Une somme de référence.

Sur la présidentielle 2012
La déclaration des évêques de France (oct 2011). « Élections : un vote pour quelle société ? »  Un rappel de la dignité et des devoirs des êtres humains sur de nombreux thèmes, de la génétique à l'environnement, de la famille à l'immigration.
Chrétiens en Forum. Ils organisent des rencontres et débats dans toute la France en vue de l'élection présidentielle.

► Notre dossier complet :  les catholiques, la politique et les élections

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