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publié le 07/09/2007

Carnet de bord

Sibiu, le rassemblement de tous les chrétiens

Carnet de bord de Samuel Lieven, notre envoyé spécial à Sibiu (Roumanie), où se déroule jusqu’au 9 septembre le troisième rassemblement œcuménique européen. Plus de 2500 représentants catholiques, protestants, anglicans et orthodoxes y participent.




















L'accueil des catholiques par les orthodoxes à Sibiu, le 4 septembre (RADU MICU/EPA/SIPA)

Mercredi 5 septembre

7h30. Pas vraiment envie de mettre le nez dehors. Il pleut, il pleut… Dans les rues de la vieille ville aux façades pimpantes, deux-mille cinq cents badgés « EEA3 » prennent leurs marques. Beaucoup atterrissent dans l’unique établissement où l’on sert des capuccinos avec de monstrueuses pâtisseries
feuilletées à la crème. Devant la grande tente, où s’achève la prière œcuménique d’ouverture, c’est l’effervescence. Le président roumain doit s’exprimer. Le service d’ordre est sur les dents. Première bonne nouvelle : le programme détaillé de la rencontre est en rupture de stock… Le service de presse gère la crise en 36 langues.

Sous la tente, on croise tout ce que l’Europe compte de responsables catholiques, anglicans, protestants, orthodoxes… Les discours s’enchaînent. Depuis la fin de la Guerre froide, les Eglises d’Europe ont pris l’habitude de travailler ensemble. Bâle fut le point de départ de cette grande aventure en 1989. Après Graz (Autriche) en 1997, Sibiu est aujourd’hui un symbole fort. L’aboutissement d’une longue marche vers l’Orient, ce « deuxième poumon » de l’Europe cher à Jean-Paul II. Située en terre orthodoxe, Sibiu concentre dans ses rues toutes les confessions chrétiennes.

11h30. L’applaudimètre s’emballe. A la tribune, le cardinal Walter Kasper, responsable du dialogue oecuménique au Vatican. Il est question d’un texte approuvé par le pape qui, au début de l’été, rappelait les conceptions de Rome en matière d’œcuménisme : les protestants, notamment, ne forment pas des « Eglises » mais de simples « communautés ecclésiales ». Chez les intéressés, le malaise est profond. « Je sais que vous avez souffert suite à la publication de ce texte, leur lance le cardinal Kasper. Moi aussi, j’ai souffert… »

A la pause de midi, les protestants ne tarissent pas d’éloges. Eminences romaines, femmes prêtres anglicanes, métropolites orthodoxes et pasteurs réformés gagnent le tout nouvel hôtel Continental pour se restaurer. Dans une petite brasserie du secteur piétonnier, j’opte pour une viande bouillie en sauce et des pommes de terre à l’eau (pas moyen de traduire « frites » en roumain).

L’après-midi, je butine d’atelier en atelier.

21 h. Le soir, grecs et catholiques orthodoxes unies a Rome (ceux qu’on appelle les « uniates ») règlent leurs comptes au cours d’un forum organisé à la faculté de théologie orthodoxe. Dans les couloirs, des dizaines de trombinoscopes géants couvrent les murs : toutes les promotions depuis 1900. Des milliers de petits portraits photos en noir et blanc. Depuis 15 ans, c’est un fait : la théologie orthodoxe attire les femmes.

22h30. Retour à l’Eglise baptiste. Finalement, on s’habitue à tout.

Mardi 4 septembre

Décollage de Paris en milieu de matinée pour Bucarest (Roumanie) : 2 h 30 de vol et une heure de décalage horaire. Jusque là, rien de bien sorcier. C’est sur place que tout se complique. Sur la carte, Sibiu est à 200 km au nord ouest de la capitale roumaine. « Quatre à cinq heures de bus », m’indique au téléphone le responsable logistique du 3eme Rassemblement œcuménique européen (nom de code : « EEA3 »), qui doit débuter à Sibiu dans la soirée.

Premier couac : ma consœur photographe et moi n’apparaissons sur aucun listing a notre arrivée à l’aéroport de Bucarest. Incognito, nous infiltrons une délégation œcuménique belge. Le groupe – cols romains, chemisettes protestantes et barbes orthodoxes – pose devant le bus pour la photo. Et c’est parti : arrivée à Sibiu prévue vers 18 h. « Là, je vous trouve bien optimistes… » Le petit moine orthodoxe assis juste derrière nous voit juste : deux heures et quinze kilomètres plus loin, notre bus est solidement englué dans le trafic… à la sortie de Bucarest. A bord, la patience (première vertu de l’œcuménisme) est de mise.

La conversations s’engage. Un catholique en charge de l’œcuménisme dans son diocèse confesse sa fatigue. « Ca fait 30 ans que je milite... » Devant, un pasteur bruxellois potasse un pavé de 500 pages : les grandes heures de l’Eglise luthéro-réformée au XVIIIeme siècle. Derrière, le petit moine
orthodoxe prie. La chaleur monte. Un orage s’annonce. Cinq heures et une centaine de kilomètres plus loin, nouvel embouteillage dans les Carpates. La nuit tombe. La faim tenaille les estomacs.

A Sibiu, nous avons rendez vous à la faculté de théologie orthodoxe : une adresse où dormir doit nous y sera communiquée. « Je ne peux rien faire de mieux pour vous, bonne chance ! », conclut au téléphone l’organisateur.

23 heures. A la faculté orthodoxe, des dizaines de naufragés en provenance de toute l’Europe échouent à l’accueil. A Sibiu, tous les hôtels affichent complets. Des participants au rassemblement, qui avaient pourtant réservé, sont refoulés par les réceptions. Ambiance… Une bénévole apparemment débordée griffonne sur un plan une adresse de fortune : rendez-vous à l’église baptiste de Béthanie, à l’autre bout de la vieille ville. Un luthérien américain d’une cinquantaine d’années essuie le même sort. « Je n’ai rien avalé depuis New-York ! ». Dans un élan œcuménique, je compatis.

Minuit et demie. Nous voici attablés en compagnie de Duncan, le luthérien américain, dans l’unique pizzeria providentiellement ouverte à deux pas de l’église baptiste. Certes, le confort des chambres est spartiate et la moquette d’un gris douteux. Une anglicane a même refusé le gîte sans y mettre les formes : « Je ne me sens pas bien, je veux retourner à Londres ! » Qu’importe pour le moment ? La pizza, charnue, est devant nous. L’unité des chrétiens peut attendre.

Duncan, ancien professeur d’éthique à l’université de Californie, partage sa vie entre New York et Berlin (Norvégien d’origine, il a grandi en Allemagne). Il dirige aujourd’hui la fédération luthérienne américaine, après avoir assumé les mêmes responsabilités en Europe. C’est la dixième, ou douzième fois, que Duncan vient en Roumanie. L’homme est du genre détendu. Il doit intervenir dans quelques jours sur l’éthique. Il est le seul Américain présent à Sibiu. Une première. « L’Europe prend en compte le reste du monde : voilà une bonne chose… » Le sourire en dit long. Allez, on monte se coucher.

L’orage, puissant, interminable, éclate durant la nuit.

A suivre...


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