Jusqu'au 28 septembre, l’exposition « Juger Eichmann » du Mémorial de la Shoah, à Paris propose de relire ce procès exemplaire qui a permis à Israël et au monde de prendre véritablement conscience de la spécificité de l’holocauste et de réfléchir à la notion de justice internationale.
C’est une exposition difficile mais passionnante que propose, jusqu’au 28 septembre, le Mémorial de la Shoah, à Paris. Intitulée, « Juger Eichmann », elle se concentre non pas sur la personnalité du criminel nazi mais sur son procès, événement étonnant dont les causes et les répercussions sont bien plus complexes qu’il était apparu à l’époque, en 1961.
Tout a commencé l’année précédente avec l’enlèvement rocambolesque, en Argentine du responsable de la planification de l’extermination des juifs. Adolf Eichmann qui a fui l’Allemagne, a discrètement refait sa vie, avant d’être traqué par les services secrets israéliens.
« Personne ne le connaît, rappelle Henry Rousso, commissaire de l’exposition. Son nom apparaît dans les documents épluchés lors du procès de Nuremberg et c’est très lentement que l’on a compris qu’il avait joué un rôle-clé dans l’appareil d’État nazi. »
Le 11 avril 1961, son procès s’ouvre à Jérusalem devant la presse du monde entier. « Le jeune État hébreu assume cette médiatisation, reprend l’historien. Il a voulu ce procès qui va marquer son histoire d’Israël et celle du monde : ce sera l’un des grands procès politiques du XXe siècle. Il est voulu par des hommes politiques, afin de juger une politique d’État et il aura des conséquences politiques ! »
En 1959, l’État d’Israël cherche en effet à faire le lien entre ses citoyens : un quart sont des victimes de la Shoah. Difficile de construire une unité nationale alors que les autres juifs, nés en Palestine ou d’origine… allemande, sont arrivés dans l’entre-deux guerres. En outre, les jeunes générations ne savent rien de l’extermination car depuis 1948, le discours national s’est résolument tourné vers l’avenir et la construction du pays.
Il est temps d’affronter ce douloureux passé et de parler avant que les témoins ne disparaissent. Voilà pourquoi la Défense a tenu à faire défiler 110 témoins. Seuls quelques uns ont un rapport direct avec Eichmann, mais il s’agit d’un procès pour la mémoire de la jeunesse israélienne. Il s’agit aussi, pour le Premier ministre Ben Gourion, de montrer qu’Israël est désormais un État comme un autre, capable d’organiser son « Nuremberg ».
Procès d’affirmation nationale, mais aussi procès aux dimensions internationales : « Même si l’enlèvement d’Eichmann violait les règles de souveraineté des États, Israël a ensuite tout fait pour assurer un procès contradictoire et équitable à l’accusé. Constamment, le président de la Cour ramène les débats à la recherche de preuves. Nous voyons s’ébaucher là les principes d’une cour de justice internationale. C’est la première fois que la notion de crime contre l’humanité est appliquée à la solution finale. » précise Henry Rousso.
Cet événement marque aussi le début de la prise de conscience de la Shoah par l’opinion publique allemande. En France, il faudra attendre les années 1970.
La seconde partie de l’exposition présente les documents historiques produits par le procès lui-même. En premier lieu, les extraits essentiels de plus de 240 heures de débats filmés !
Ces films sont mis en regard avec des pièces inédites ou peu connues. Ainsi, Henry Rousso a pu montrer que le procureur général Gideon Hausner a improvisé à la dernière minute la phrase célèbre qui ouvre, avec une émotion extrême, sa plaidoirie car celle-ci ne figure pas dans son texte écrit (1).
Surtout, les historiens de l’équipe d’Henry Rousso ont retrouvé le fond d’archives de l’avocat d’Eichmann. Y dormaient toutes ses notes en vue de rédiger ses mémoires, ainsi que celles qu’il a abondamment prises pendant le procès : « elles confirment une personnalité très particulière, insiste le commissaire de l’exposition. Eichmann est très actif à son procès, se défend pied à pied, se montre pointilleux sur les détails mais il ne réagit pas, même par écrit, aux témoignages les plus insoutenables des victimes. »
Ainsi, l’historien réfute l’analyse très connue de la philosophe Hannah Arendt, qui a assisté aux débuts du procès, sur la banalité du Mal : « Tout le monde ne devient pas Eichmann ! Il n’était pas un petit fonctionnaire banal. Et placé dans les circonstances extra-ordinaires du IIIe Reich, il s’est épanouit, devenant une sorte de zélé secrétaire général du système, doublé d’un administrateur hors pair qui allait vérifier sur le terrain que l’extermination des juifs se déroulait parfaitement !»
A la lecture des panneaux, on réalise que ce procès, devenu lui-même objet d’histoire, jette une lumière crue sur l’actualité à l’heure où l’on parle de plus en plus de droit d’ingérence au nom des droits de l’homme et de justice internationale pour les dictateurs.
(1) « Juges d’Israël, à l’heure où je me lève devant vous pour introduire l’acte d’accusation, je ne suis pas seul. A mes côtés, en cette heure, en ce lieu, se lèvent 6 millions d’accusateurs. Mais ils ne sauraient se dresser sur leurs pieds, ni montrer d’un doigt vengeur l’homme assis dans sa cellule de verre, ils ne sauraient crier « J’accuse ». Car leurs cendres furent entassées dans les collines d’Auschwitz, dispersées dans les champs de Treblinka, emportées par les rivières de Pologne ; leurs tombes sont éparpillées le long des chemins de l’Europe. Leur sang crie, mais on ne peut entendre leur voix. Je prendrai donc la parole en leur nom et j’ouvrirai la plus inouïe des accusations. »
Henry Rousso, historien de la mémoire
« Plus j’avance en âge, plus je pense qu’un bon historien doit être capable de s’emparer d’un dossier nouveau » sourit Henry Rousso, lorsqu’on lui demande pourquoi il est le commissaire de l’exposition « Juger Eichmann », au Mémorial de la Shoah, à Paris. A 57 ans, ce directeur de l’Institut du temps présent, au Centre national de recherches scientifiques (CNRS), est davantage connu comme spécialiste de l’Occupation en France que de la Shoah, l’extermination des juifs organisée par Adolf Eichmann. « Je suis aussi un historien de la mémoire, des rapports de l’histoire et de la justice, justifie-t-il.
Ce procès, mené par l’Etat d’Israël contre ce criminel nazi, en 1961 à Jérusalem marque un tournant : pour la première fois, le jeune Etat hébreu se penche sur son passé. Et cela a eu une influence sur l’évolution de la justice internationale. »
Henry Rousso est fier des découvertes faites à l’occasion de l’exposition qui stimulent la recherche. En particulier, les innombrables notes que prenait l’accusé durant son procès : « elles confirment l’absence totale d’émotions d’Eichmann, même durant les témoignages de victimes les plus insoutenables » précise-t-il, un peu troublé. «Je vais à présent comparer comment les différents pays ont appréhendé la mémoire de la Shoah. » conclut-il.
► Mémorial de la Shoah, 17, rue Geoffroy-l’Asnier, 75004 Paris. Ouvert tous les jours sauf le samedi de 10h à 18h (22h le jeudi). Entrée libre.
► Retrouvez la biographie complète d'Adolf Eichmann (1906-1962), fonctionnaire de haut rang de l'Allemagne nazie déclaré coupable de crimes contre le peuple juif et contre l'humanité, de crimes de guerre, de participation à une organisation hostile. Il est condamné à mort le 15 décembre 1961.
► Voici quelques photos du procès Eichmann :
→ Adolf Eichmann durant les audiences du procès.
Jérusalem, 1961. Coll. Israel State Archives.
→ Maître Robert Servatius, avocat d’Eichmann et le Procureur général Gideon Hausner.
Coll. Israel State Archives.
→ Vue du tribunal pendant le témoignage d'Ida Lichtman, 28 avril 1961.
Coll. Mémorial de la Shoah/CDJC.
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