Le nouveau film de Nanni Moretti, Habemus papam,
est sur les écrans italiens depuis vendredi 15 avril. Il sera présenté en sélection officielle au Festival de Cannes, le 13 mai prochain. Maurizio Turrionni, critique cinéma pour l'hebdomadaire italien Famiglia cristiana, nous livre ses impressions sur le film.
Pèlerin : Qu’apporte Habemus papam
à la filmographie sur les papes ?
Maurizio Turrionni :
Nanni Moretti raconte l’histoire d’un pape, tout juste élu et saisi par le doute, qui tarde à se présenter aux fidèles. Il n’y a aucune référence à Benoît XVI dans son propos, ni à aucun pontife ayant existé. Le cinéaste, féroce sur le gouvernement italien dans Le Caïman
, porte un regard tendre sur l’Église.
Il dépeint des cardinaux pétris de bonté, mais déconnectés de la réalité vécue par les croyants. Pour le réalisateur, l’Église d’aujourd’hui a besoin d’un guide fort pour évoluer. Cette comédie pointe aussi du doigt les limites de la psychanalyse : Moretti lui-même interprète un analyste appelé à la rescousse du pape et incapable de l’aider à assumer sa charge.
Comment se manifeste l’empathie du réalisateur pour le Saint-Père ?
Par le caractère extrêmement touchant du personnage. La prestation de Michel Piccoli dans ce rôle, absolument extraordinaire, pourrait d’ailleurs lui valoir le prix d’interprétation à Cannes. Alors qu’il vient d’être élu, le pape revoit son parcours : il voulait devenir comédien, mais n’avait pas le talent nécessaire.
A mesure qu’il se raconte, son humanité saute aux yeux. Ce n’est pas un homme assoiffé de pouvoir, il n’a au cœur que Dieu et les croyants. Sa crainte de ne pas être à la hauteur est le reflet du respect profond qu’il a pour la charge. Lors du discours final, le protagoniste m’a fait penser à Jean-Paul 1er, « le pape du sourire », dans sa manière simple et généreuse de s’exposer aux autres.
En quoi cette comédie prolonge-t-elle « Le Caïman », qui avait déjà posé la question des affres du pouvoir ?
Lors de la conférence de presse italienne, un journaliste a demandé à Moretti si elle concluait sa trilogie. Après Palombella rossa
(1989) sur la chute du parti communiste et Le Caïman
(2006) sur les scandales berlusconiens, Habemus papam
annoncerait la fin de l’Église ? Le cinéaste a répondu que chacun devait se faire son idée.
A presque 60 ans, il n’est plus le rebelle d’autrefois. Il ne cache pas son athéisme, mais fait preuve de respect. Peut-être même a-t-il compris la nécessité de la foi. Les autres ne sont plus des ennemis, mais des compagnons de voyage. Plus chaleureuse que ses œuvres passées, cette comédie risque de surprendre les fans de Moretti.
Que représente Nanni Moretti dans le paysage italien d’aujourd’hui ?
Le cinéma italien a regagné du public l’année dernière, mais n’a pas accouché de grandes œuvres. Moretti, à l’inverse, a toujours la capacité de mettre le doigt sur les situations problématiques. Il a un petit côté Saint-Thomas : très fort dans les constats. Quand il s’attaque à la politique, il soulève des questions intéressantes. Sur la religion, il est tout aussi pertinent.
Habemus papam n’est pas un film anticlérical, c’est un cri d’alarme sur les faiblesses de l’Église d’aujourd’hui. Et comment ne pas reconnaître sa qualité formelle, jusque dans la reconstitution ? N’ayant pas obtenu l’autorisation de tourner au Vatican, le réalisateur est parvenu à en recréer l’ambiance à l’Ambassade de France à Rome. Quant à la Chapelle Sixtine, elle a été recomposée dans les studios mythiques de Cinecittà. En résumé, je dirais que Moretti porte toujours un mot d’intelligence dans le cinéma italien.
Comment le public catholique va-t-il recevoir ce film ?
En Italie, certaines figures chrétiennes sont intouchables. Un film récent sur la Vierge Marie, Io sono con te
de Guido Chiesa, n’a pas trouvé son public. Habemus papam
pourrait être victime des mêmes a priori.
Mais, si les catholiques vont le voir, ils y trouveront à mon avis plus de motifs de réflexion que de critique. Plus généralement, la société italienne est tellement empêtrée dans les affaires politiques que le cinéma ne paraît plus capable de piquer sa curiosité. C’est pourquoi la société de distribution compte beaucoup sur « l’effet Cannes ». Palme d’or en 2001, La Chambre du fils avait ainsi été redécouvert en Italie, un mois après sa sortie.
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