Elena Lasida enseigne l'économie à l'Institut catholique de Paris. Née en Uruguay, elle aime les passages de frontières : entre le monde et l'Église, entre l'économie et la théologie, entre le vide du tombeau et la nouveauté du matin de Pâques.
Pèlerin : Elena Lasida, vous êtes économiste, intéressée par la théologie, Uruguayenne de naissance, Française d’adoption… Comment faites-vous avec toutes ces appartenances ?
Elena Lasida (1) :
Je suis une femme traversée par les frontières. L'Uruguay est un pays frontière entre l'Argentine et le Brésil, entre la terre et la mer, entre l'Amérique latine et l'Europe. Mon grand-père italien faisait partie de ces immigrés qui ont repeuplé le pays il y a plus d'un siècle.
Mes ancêtres ont donc quitté leur terre pour aller vers une autre, inconnue, et qu'ils espéraient meilleure. Cette terre quittée est devenue le manque fondateur de notre existence. Si l'Uruguay a inscrit en moi la frontière, l'Italie m'a révélé l'importance du manque.
À ces deux pays s’ajoute la France.
Je vis à Paris depuis vingt ans. Ici, j'ai appris l'« étrangeté » qui peut à la fois être source d'exclusion et de libération. L'étranger crée de la distance tout en libérant la relation des représentations sociales communes. Toutes ces appartenances enrichissent mon activité professionnelle et me donnent un regard particulier sur l'économie au point de l'avoir fait dialoguer avec la théologie.
Théologie et économie : n’est-ce pas un dialogue impossible ?
J'ai longtemps entendu les critiques faites à l'économie. Mon expérience de la frontière, du manque et de l'étrangeté a pour conséquence mon attirance pour les limites de l'économie plutôt que pour ses lois universelles, pour ses tâtonnements plus que pour ses certitudes, pour ses discontinuités plus que pour ses équilibres. J'ai cherché une manière d'interroger l'économie qui ne soit pas au niveau des valeurs ni des grands principes, mais qui mette en avant sa dimension relationnelle.
Vous considérez en effet l’économie comme un lieu de relation : n’est-ce pas utopique ?
Mais les utopies font avancer ! Dans mon parcours, l'économie m'est finalement apparue comme une vraie expérience de vie. D'ordinaire associée à sa dimension matérielle, elle révèle tout autant la dimension existentielle de la vie.
À travers l'échange des biens, l'économie relie les personnes et tisse un réseau social inédit. Aujourd'hui, l'économie solidaire aide à retrouver cette nature relationnelle de l'économie. Elle n'est pas seulement conçue comme un moyen d'accéder aux biens nécessaires pour vivre, mais aussi comme un lieu de médiation sociale.
Votre foi chrétienne est-elle engagée dans cette réflexion économique ?
Oui, mais encore une fois, pas comme une référence morale. Elle s'enracine dans l'expérience profondément humaine du manque, de la rupture, du vide : les projets échoués, les relations brisées, les proches disparus... Ce sont autant d'expériences de mort qui sillonnent notre vie. Mais chaque mort ouvre un nouveau possible, la rupture ouvre à la nouvelle relation... Il faut des impasses, des obstacles, des limites et des barrages pour faire place au nouveau.
En économie aussi, l'expérience du manque ouvre à la nouveauté. La crise économique illustre ce paradoxe. Elle cause des drames, mais ces pertes peuvent devenir une chance pour renouveler le système. Plus que sa capacité de gestion, c'est la capacité de création de l'économie qui est ici sollicitée.
C'est aussi l'expérience de la résurrection ; la vie qui traverse la mort. Face au tombeau vide, croire signifie se mettre à désirer la vie, retrouver l'envie de faire émerger du nouveau. Si nous nous laissons traverser par le vide du tombeau, l'émergence du radicalement nouveau devient possible.
Cette expérience est encore radicalement nouvelle ?
Quand Marie-Madeleine découvre le tombeau vide, rapporte l'Évangile de Jean, elle court le dire à Pierre et à Jean qui partent, à leur tour, en courant vers le tombeau. Jean arrive le premier, mais il n'ose pas entrer. Il a sûrement peur de découvrir le vide. Une fois entré, il dit : « J'ai vu et j'ai cru. »
Je me suis souvent demandé ce que Jean avait vu d'autre que les signes d'absence du corps de Jésus, le vide inattendu. Croire en la Résurrection apparaît alors comme une expérience suscitée par le vide. Ce n'est pas de l'ordre de l'évidence, c'est un acte de foi. C'est la foi, suscitée par le vide, qui ouvre au radicalement nouveau.
Comment vivre ce temps de Carême ?
Le Carême pourrait être un temps de kairos : le « temps favorable » pour s'ouvrir au radicalement nouveau. Le kairos est toujours associé à une mort qui ouvre l'avenir : on risque une perte pour faire émerger du nouveau. Une manière de le faire serait d'aller à la rencontre des gens différents.
Se laisser déplacer par d'autres manières de vivre ou de penser. Quitter nos certitudes et nos sécurités et s'ouvrir à l'inattendu. Risquer une perte de confort matériel pour faire plus de place à la relation. Ceci ne demande pas de gestes héroïques : faire du covoiturage au lieu de se déplacer tout seul dans sa voiture peut être une perte de confort qui fait place à davantage de relation. Le Carême pourrait être ce temps où l'on ose créer du vide pour faire émerger du radicalement nouveau.
(1) Elena Lasida vient de publier Le goût de l’autre, la crise, une chance pour réinventer le lien , Éd. Albin Michel, 2011.
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