Polémique autour de la création d'une Maison de l'histoire de France, critique des lois mémorielles, l'un de nos plus grands historiens, Marc Ferro, 86 ans, explore le présent et dit ses convictions.
Pèlerin : la création d’une Maison de l’histoire de France suscite la polémique dans le petit milieu des historiens. Comment tranchez-vous la question ?
Marc Ferro : Pour l'historien que je suis, qui a toujours eu le souci de préserver son indépendance, il est hors de question de participer à une entreprise venue d'en haut et à forte connotation politique à un moment où le gouvernement et sa majorité multiplient les débats sur l'identité nationale.
Le terme même d'histoire de France me paraît archaïque et dépassé. Y a-t-il une histoire de France ? Que vous preniez les croisades, les révolutions de 1789 et de 1793, ou les grandes guerres de 1914-1918 et de 1939-1945, etc., on voit bien que l'histoire de France se confond, en réalité, avec celle de l'Europe. Non, ce qu'il aurait fallu faire, c'est un musée de l'Histoire. Mais il ne se fera pas car le pouvoir actuel n'en veut pas.
Que serait ce musée que vous appelez de vos vœux ?
L'Histoire suit plusieurs voies et s'écrit à plusieurs voix. Je défends l'idée d'un musée présentant les grandes écoles et approches historiques par l'image, le roman, etc. Ce serait nouveau ! On pourrait, par exemple, aborder Napoléon de plusieurs façons différentes.
En revanche, si l'État, qui fait déjà l'histoire, prétend également la raconter, il y a là quelque chose qui ne tourne pas rond ! Le cas des lois mémorielles en fournit une illustration...
C’est-à-dire ? Êtes-vous contre ces lois mémorielles, notamment celle qui permet de poursuivre ceux qui nient l’extermination des juifs durant la Seconde Guerre mondiale ?
La mémoire et la dignité des victimes de la Shoah n'ont pas besoin d'une loi pour être sauvées. Toutes les lois mémorielles ne contribuent qu'à châtrer la recherche et la connaissance. Aucune n'est légitime car elles interdisent à la société de vérifier ce qu'elles disent. Ce n'est pas à l'État de décréter ce qu'est la « vérité historique ». Si tant est qu'elle existe...
L’État n’aurait donc aucune légitimité à s’occuper d’histoire ?
Si, il peut décider des fêtes nationales. Mais si je suis royaliste et que je décide de ne pas assister au 14-Juillet, il n'y a aucune raison pour qu'on m'inculpe et me mette en prison !
N’a-t-il pas au moins le droit, en tout cas la responsabilité, de décider des programmes scolaires d’histoire ?
Mais de quelle histoire parle-t-on ? Quand j'étais professeur, il y avait d'un côté le Mallet-Isaac, manuel laïc ; de l'autre l'Arquillière, utilisé par l'école catholique. Cette polarisation sur les programmes scolaires me semble dérisoire et inefficace parce qu'aujourd'hui, la réflexion historique vient de partout.
Tenez, il y a quatre ans, les éditions du Seuil m'ont proposé de faire un livre, « l'histoire expliquée à mon petit-fils », qui préparait à l'époque le bac. Comme j'avais remarqué qu'il ne regardait jamais ses bouquins de cours, je lui ai proposé le projet, mais sans grande conviction. Quinze jours plus tard, il me pose une première question : « Pourquoi les jeunes admirent-ils tant Gandhi, Mandela et Martin Luther King ? » Intéressant, n'est-ce pas, venant d'un garçon qui ne s'intéressait pas spécialement à l'histoire ? Aujourd'hui, il y a peut-être moins de savoir, mais plus de réflexion chez les jeunes.
► Ses dernières parutions (avril 2011) :
Mes histoires parallèles
, entretiens avec Isabelle Veyrat-Masson, Éd. Carnets Nord ; 384 p. ; 20 €. ;
Autobiographie intellectuelle
, avec Gérard Jorland, Éd. Perrin, 298 p. ; 22 €.
La faucille et le drapeau, le XIXe siècle,
Éd. Plon, 203 p. ; 17 €.
► La
critique du site Herodote.net sur
Le livre noir du colonialisme, XVIe-XXIe siècle : de l'extermination à la repentance,
sous la direction de Marc Ferro (Éd.Robert Laffont, janvier 2003, 845 p.) : "Un livre qui vaut le détour, d'une lecture facile et richement documenté"
Rencontre avec Marc Ferro : "L'histoire, la France et nous"
Lire l'interview complète de 4 pages dans Pèlerin n°6708, paru le jeudi 23 juin 2011.
► Trouvez Pèlerin chez le marchand de journaux le plus proche de chez vous (entrez "Pèlerin", cliquez sur "Où acheter votre numéro" et écrivez votre adresse postale).
► Video : l'historien Marc Ferro parle de lui-même (Lyon TV, mars 2009, 23 mn)
Soit 26 numéros de Pèlerin
39 €
au lieu de 78 €
soit 50 % de réduction