Réagir 12/07/2012  |  16:00
Naftali HILGER/LAIF-REA

Notre histoire

Les Justes nous rappellent que nous sommes libres

Le 22 juillet, la France rend hommage à ces centaines de non-juifs qui ont risqué leur vie pour sauver des juifs de la Shoah. L'Europe vient d'étendre la notion de Juste à tous les génocides et les dictatures. Analyse de Christophe Bouton, professeur de philosophie à Bordeaux.

Photo : Au mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem, un jardin ponctué de stèles et d’arbres rend hom-mage aux Justes.

Pèlerin : Les Justes, ces non-juifs qui, pendant la Shoah, ont sauvé des juifs, ont agi avec courage, mais sans réflexion, dans la spontanéité du moment. Sont-ils tout de même dans une démarche morale?

Christophe Bouton, professeur de philosophie à l’université de Bordeaux III, membre de l’Institut Universitaire de France :  Je ne pense pas que leurs actes soient sans réflexion ou instinctifs. Souvent, aider les juifs était, au contraire, le fruit d'une décision, d'un dilemme. Ceux que Yad Vachem, le Mémorial de la Shoah, en Israël, a définis comme "Justes parmi les nations" ont en effet agi pour des raisons morales, sans chercher de récompense symbolique ou financière.

Ce qu'il y a de moral dans leur acte, c'est, outre le désintéressement, le fait de risquer sa vie, de prendre le risque de "mourir pour autrui". Le philosophe Emmanuel Lévinas y voit une forme élevée de l'éthique. Ceci suppose du courage, puisque aider un juif était considéré comme un crime par les nazis, et pouvait entraîner la mort ou la déportation. Et, étant non juifs, ils auraient pu ne rien faire, ils n'étaient pas menacés !

Quels sont les fondements philosophiques à l'acte de désobéir pour faire le bien ?
Si l’on admet que l'être humain est libre par nature, il a toujours le pouvoir de dire non, de s'opposer, même au risque de sa vie. Le refus d'admettre sa propre liberté sous quelque prétexte que ce soit - notamment la soumission à l'autorité, la fonction que l'on occupe, etc. - est ce que le philosophe Jean-Paul Sartre appelle "la mauvaise foi". On se souvient de sa formule : "on n'a jamais été aussi libre que sous l'Occupation".

Nous avons besoin de nous souvenir des Justes, car ils nous rappellent l'existence de cette liberté en nous, ils prouvent qu'on peut résister à l'injustice ou à la violence sans pour autant être un "super héros". A côté de l'horrible, ils témoignent de l'admirable.

Comment cette liberté de nature se traduit-elle dans une démocratie ?
Dans la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, parmi les droits fondamentaux, il y a notamment la liberté, la propriété, la sûreté et… la résistance à l'oppression (il faut ajouter aussi l'égalité). D'un côté, l'Etat de droit interdit la résistance à la loi, par définition illégale. De l'autre, si le gouvernement en place ne respecte plus les droits fondamentaux des citoyens inscrits dans la Constitution, un droit à la résistance est reconnu. La tension est complexe et ce droit de résistance a été ôté de la plupart des versions ultérieures de la Déclaration.

Autre exemple: dans le code militaire, il est dit que le soldat a le droit de désobéir à un ordre illégal. Mais le problème est que concrètement, le droit de résistance ou de désobéissance est toujours risqué à mettre en œuvre !

Quelle différence entre le courage des Justes et celui du résistant ?
On pourrait penser que le résistant est celui-ci qui s'organise collectivement, alors que le Juste agit individuellement. Mais certains Justes ont agi en groupe : le village français de Chambon-sur-Lignon, par exemple. La différence majeure, selon moi, réside plutôt dans le fait que le résistant est amené à combattre, voir à tuer des soldats : il peut mourir mais il peut tuer également, alors que le Juste est une figure plus pacifique : c'est un "pouvoir mourir", sans "pouvoir tuer" (1).

Les actes héroïques ne risquent-ils pas, d’être paralysants aux yeux des autres ?

Le concept de "héros" est équivoque. D'un côté, il véhicule l'idée d'un individu exceptionnel, supérieur aux autres, doué de qualités que les autres n'ont pas. Il a eu longtemps une connotation guerrière. En ce sens, il peut être paralysant.

Au cours du XXe siècle, notamment après les deux guerres mondiales, la figure du héros est devenue plus pacifique. Aujourd'hui, ceux qui sont considérés comme des héros sont ceux qui défendent une cause juste au péril de leur vie, sans verser le sang, comme les pompiers du World Trade Center par exemple. Parfois, la notion est quelque peu galvaudée : certains footballeurs sont aussi appelés des héros... 

Dans un contexte où la violence guerrière est de plus en plus rejetée, le Juste apparaît comme un héros moderne. Il a sauvé des vies sans en prendre. Le juste est également un héros ordinaire. Sans se prétendre exceptionnel, il a accompli des actions d'un courage exceptionnel.

Ceci dit, la notion militaire du héros qui se sacrifie pour le bien de la communauté, à laquelle on peut rattacher celle du résistant, reste une figure importante digne de mémoire, car sans cet engagement, la lutte contre le nazisme par exemple n'aurait pas été possible. Il y a aussi en ce sens un devoir de mémoire pour les soldats morts au combat ou les résistants. Quelle que soit leur valeur indiscutable, les Justes ne suffisent pas à faire gagner une guerre et ce n'est pas d'ailleurs leur ambition.

Leurs gestes peuvent-ils néanmoins contribuer à changer le monde ?

Je pense que leur action n'est pas dérisoire. D’abord, elle a un impact par son exemplarité : "en me choisissant moi-même, je choisis toute l'humanité" disait Sartre. Ensuite, une série d'actions individuelles mises bout à bout peut faire boule de neige et influencer le cours des choses. L'histoire est faite (en partie) par les hommes. C'est ainsi que la résistance danoise à presque intégralement empêché la déportation des juifs lors de la seconde guerre mondiale.

(1) "Pouvoir mourir et pouvoir tuer, questions sur l'héroïsme guerrier", revue Esprit, janvier 2011

Dossier. Le 22 juillet aura lieu la Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d'hommage aux Justes de France. Analyse de ces héros, anonymes ou non, qui ont sauvé des milliers de juifs des griffes des nazis.

Les Justes deviennent universels 6763

"Les Justes deviennent universels ", une double page à lire dans Pèlerin N°6763 du 12/07/2012

►  Trouvez Pèlerin chez le marchand de journaux le plus proche de chez vous (entrez "Pèlerin" puis votre adresse postale).

/articleslist/view/616/830089

Gérez votre abonnement, changez d'adresse, suivez vos commandes...

Accédez à votre espace abonné 

Hors-séries et DVD

Inscrivez-vous !

☺Offre réservée aux internautes☺

Abonnement 6 mois à Pèlerin

Abonnement 6 mois à Pèlerin

Soit 26 numéros de Pèlerin  

39 € au lieu de 78 €
soit 50 % de réduction

En savoir plus 

Rejoignez-nous sur Facebook

Jubilé des 850 ans de Notre-Dame